Friday, February 03, 2006

Scène IV - Une Taverne russe

(L’Attaché-Politique et l’Acolyte entrent dans la Taverne russe : un bar miteux aux murs de pierres. Un homme est assis au bar devant le barman moustachu qui essuie des verres. Les clameurs que l’on pouvait entendre de l’extérieur viennent d’un groupe assis tout au fond. Le Premier Ministre est assis parmi ces hommes qui parlent avec un fort accent russe.)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Le voilà.

L’ACOLYTE - Enfin, nous l’avons trouvé ! Mais que fait-il là?

(Tout le groupe lève son verre)

TOUS – (hurlants, euphoriques) NA ZDROVIA !

ATTACHÉ-POLITIQUE - (au loin, découragé) Je comprends. Je comprends maintenant pourquoi les personnages de Racine meurent à la fin de la pièce : la règle des trois unités obligeait le héros à vivre plus que ce que tout homme ne peut supporter en une seule journée.

L'ACOLYTE - Et notre journée est encore bien loin de sa fin…

ATTACHÉ-POLITIQUE - Observons-le un peu et intervenons au temps opportun. Asseyons-nous ici : cette table sera notre tour de guet.

(Approchons-nous du Premier Ministre au centre du groupe qui s’enivre. Il s’agit d’un groupe d’hommes russes puis d’une jeune fille. Le Premier Ministre est comblé de joie, sinon plus, devant cette culture conviviale. La vodka coule, les verres se vident, puis se remplissent de nouveau.)

PREMIER MINISTRE - Mes chers amis ! Comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontré avant ? Comment se fait-il que je n’aie jamais soupçonné votre existence ? Me voilà aujourd’hui, ici, parmi vous. Vous m'avez recueilli après que je sois atterri, du ciel, là. (il pointe le ciel)

SERGUEÏ - Vous êtes une création de Dieu !

NIKOLAÏ - Aubergiste ! Vodka !

(L’Aubergiste apporte de la vodka)

TOUS – NA ZDROVIA !

(Ils boivent)

PREMIER MINISTRE - Il y a quelques heures à peine, vous m’auriez montré la Russie sur la carte sans que je sache. Or maintenant, je sais ! La Russie, c’est vous !

NIKOLAÏ - Levons notre verre à cela !

TOUS – NA ZDROVIA !

(Ils boivent)

SERGUEÏ - (S’emportant soudainement) Mais la Russie pleure ! (Il frappe sa poitrine puissamment) Elle pleure ! Notre Sainte Russie pleure toutes les larmes de son corps meurtri ! ELLE PLEURE !!!!! (Il éclate en sanglots).

NIKOLAÏ - (Serrant affectueusement Sergueï dans ses bras) Allons, ne pleure pas, ne pleure pas… Il n’y a pas de raison de pleurer.

(Puis soudainement, Nikolaï se ressaisit. Il frappe la table de son poing massif, ce qui fait sursauter le Premier Ministre)

NIKOLAÏ - MAIS IL A RAISON MES AMIS ! NOUS SOMMES DANS LE BESOIN !

PREMIER MINISTRE - Je veux vous aider ! Je veux vous aider chers amis ! Comment le puis-je ?

ANDREÏ - (Faisant un geste vague) Il n’y a rien à faire, rien à faire. (Il boit un trait de vodka)

SERGUEÏ - (Essuyant ses larmes) Regardez ma fille, Tanietchka. Regardez-la ! (Il prend sous son bras droit la jeune fille du groupe qui était assise à ses côtés) Regardez ses doigts grugés par le froid; ses cheveux cassés sous son foulard troué; sa robe usée. Dis-lui quel est notre problème Tanietchka. Dis au monsieur.

TANIETCHKA - (Pathétique) Il ne reste plus de patates.

ANDREÏ - (Faisant un geste vague) Bien dit.

SERGUEÏ - Le voilà notre problème !

TANIETCHKA - (Regardant le Premier Ministre, toujours plus pathétique) Il ne reste plus de patates.

NIKOLAÏ – Nous mourrons de faim ! (Vers l’Aubergiste) À boire ! Plus de vodka, plus !

SERGUEÏ - La Russie pleure !

TANIETCHKA - (Encore plus pathétique) Il ne reste plus de patates… qu’allons nous devenir… (elle détourne la tête tranquillement) sans patate ?

ANDREÏ - (Frappant la table à deux mains) Nous allons mourir comme de vulgaires chiens ! (Il se met à chanter un vieux cantique russe mélancolique en se berçant sur sa chaise)

TANIETCHKA - (Fondant en larmes) Qu’allons-nous devenir sans patate ? Qu’allons-nous devenir ? (Elle pleure puis devient hystérique. Elle cherche du regard quelque chose qui n’existe pas) Qu’allons-nous devenir !? Nous sommes perdus sans patate !!

SERGUEÏ - (Giflant violemment Tanietchka) Ressaisis-toi Tanietchka ! Ressaisis-toi ! (Il la prend dans ses bras) Il ne faut pas pleurer, il ne faut pas pleurer… (Il la secoue, on apporte un verre à Tanietchka) Courage Tanietchka ! Courage compères ! Courage !

(Andreï chante de plus en plus fort. Tanietchka s’effondre sur la table et la frappe en criant. Sergueï crie « Courage !» continuellement à tue-tête. Nikolaï demande toujours plus de vodka à l’Aubergiste. Le Premier Ministre, ému, se lève soudainement, emporté.)

PREMIER MINISTRE - Camarades ! Trop de souffrances ! Camarades ! Trop de pleurs ! Séchez vos larmes ! Puisque pour vous, dès maintenant, je saisis les armes ! Je combattrai pour vous livrer ce que vous méritez !

(Tous le regardent, attentifs. Tous exceptés l’Attaché-Politique et l’Acolyte qui, au loin, se regardent l’un et l’autre, inquiets. L’Acolyte saisit alors son cellulaire sans rien composer : uniquement pour se préparer à toute éventualité.)

PREMIER MINISTRE - Il est temps que vous soyez vus de tous ! Il est temps que vous viviez la plus savoureuse des vies ! Vous devez cesser de souffrir et je m’engage à vous libérer de vos souffrances ! Votre bien-être sera mon affaire, même si les autres doivent en souffrir eux-mêmes ! (À lui-même) Mon propre peuple n'a pas su m’aimer, ou m’aduler… voir enfin tout ce que je lui ai donné. Je le renie, voici ma nouvelle patrie. (Il s’adresse de nouveau au groupe) Je te prends dans mes bras blancs, purs ! Je t’embrasse, ô Sainte Russie ! Sèche tes larmes ! Sèche tes larmes, ces larmes, jamais plus de larmes ! Car dorénavant, la manne te comblera ! Car maintenant, quelqu’un s’occupe de toi ! Je sens monter dans mes veines la vodka, le fluide de ce pays, comme milles fleuves qui y tiennent leur lit. Elle rugit dans mon corps. Elle remonte son cours ! Elle est à ma tête ! Je la sens ! C’est décidé ! Oh ! Quelle décision éclairée ! Oui ! Je créerai pour vous… LE MINISTÈRE DES AFFAIRES RUSSES !!!

(L’Attaché-Politique et l’Acolyte se regardent, terrifiés et consternés)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Les affaires russes ? Dans notre pays !?!

(L’Acolyte prend alors son cellulaire et presse une touche. Après une sonnerie, une tempête de distorsion laisse distinguer à peine une réponse de la part de l’interlocuteur.)

L'ACOLYTE - Ginette. Pourrais-tu augmenter le niveau d’intensité pour tous les gens de la Taverne russe s’il-vous-plaît ?

GINETTE – (Distorsions abondante, or on peut distinguer qu’elle ne refuse pas… uniquement par la tonalité de la voix)

(L’Acolyte raccroche le téléphone)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Sage décision. Il ne faudrait pas que tout ces gens explosent. En ce qui concerne le Premier Ministre, prépare-toi. Je le sens, comme le chat sens la tempête : il tombera bientôt pour la seconde fois.

L'ACOLYTE - On ne peut que regarder la scène ?

ATTACHÉ-POLITIQUE - On ne peut que regarder la scène.

(Le Premier Ministre s’emporte)

PREMIER MINISTRE - Le Ministère des Affaires Russes sera créé ! Il sera mis sur pieds ! La manne ! La manne du ciel tombera sur vous ! Il pleut, il pleut, il pleut déjà sur toi Russie ! Tu pleures de joie Tanietchka ! Oui ! Tu pleures de joie ! Tu pleure de joie !!

(Tanietchka rie en tapant des mains

Nikolaï regarde le Premier Ministre

Andreï le regarde aussi

Sergueï le regarde aussi

Yeux de Tanietchka

Poing de Nikolaï

Bras d’Andreï

Main de Sergueï

Nikolaï se crispe

Sergueï se dresse

Puis Andreï crie :)

ANDREÏ - BUVONS ! À la Russie, notre mère, notre patrie !!!

TOUS – (Levant leur verre) À la Russie ! NA ZDROVIA !

(Ils boivent)

SERGUEÏ - À notre sauveur !

TOUS – (Levant leur verre) À notre Sauveur ! NA ZDROVIA !

(Ils boivent)

NIKOLAÏ - Aubergiste ! Que nos verres ne soient jamais vides !

Que leur fond ne cesse jamais d’être caressé,

Par ce liquide sacré triplement distillé.

Nous devons boire ! Boire ! Et Boire !!!

TOUS LES RUSSES – (Chantant pendant que le Premier Ministre et Tanietchka tapent la cadence du pied et des mains)

Hoppa ! Volga ! Vodka !

À boire, à boire, à boire

Hoppa ! Volga ! Vodka !

Levons nos verres à la gloire…


(silence)


NIKOLAÏ - À la gloire de notre Sauveur !

TOUS LES RUSSES –

De notre Sauveur ! De notre Sauveur !

Il est venu, il a vu,

Il a bu !

Il a bu !!


NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !


(Ils boivent)


NIKOLAÏ - Plus de vodka ! Plus !

TOUS LES RUSSES –

Hoppa ! Volga ! Vodka !

À boire, à boire, à boire

Hoppa ! Volga ! Vodka !

Levons nos verres à la gloire…


(silence)


ANDREÏ - À la gloire de la Russie !

TOUS LES RUSSES –

De la Russie ! De la Russie !

Elle est venue, elle a vu,

Elle a bu !

Elle a bu !!

NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !

(Ils boivent)

L’HOMME AU BAR – (Entre les dents, ivre) La Russie ne boit pas. C’est un pays. Les pays ne peuvent pas boire.

SERGUEÏ - (À l’homme, courroucé) Tais-toi, vieux cheval !

NIKOLAÏ - Remplissons ces verres ! Encore ! Chantons !

TOUS LES RUSSES –

Hoppa ! Volga ! Vodka !

À boire, à boire, à boire

Hoppa ! Volga ! Vodka !

Levons nos verres à la gloire…

TANIETCHKA - Il ne reste plus de patates.


(silence)


TOUS LES RUSSES –

Des patates ! Des patates !

Elles sont venues, elles ont vu,

Elles ont bu !

Elles ont bu !!


NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !


(Ils boivent)

L’HOMME AU BAR – (Pestant) Je n’ai jamais vu une patate boire de la vodka et encore moins voir quoique ce soit.

NIKOLAÏ - (À l’Homme au bar) Que le Diable t’emporte Mikaël Ivanovitch ! (Au groupe) Buvons ! Dansons ! Chantons !

(Tanietchka se lève puis danse avec Nikolaï)

TOUS LES RUSSES –

Hoppa ! Volga ! Vodka !

À boire, à boire, à boire

Hoppa ! Volga ! Vodka !

Levons nos verres à la gloire…

PREMIER MINISTRE - (Ivre) Prtskrgt humph…

L’HOMME AU BAR – (Persiflant) Ce n’est même pas un mot !

ANDREÏ – Vieux bouc ! (Il prend une bouteille puis la lance sur l’Homme au bar. La bouteille se fracasse sur sa tête et l’homme tombe de son siège)

TOUS LES RUSSES –

De Prtskrgt humph ! De Prtskrgt humph !

C’est venu, ça a vu,

Ça a bu !

Ça a bu !!

NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !

(Le Premier Ministre boit sa vodka, mais son élan se continue, puis il tombe à la renverse. Sur le sol, il voit le plafond. Puis tout devient blanc. Tout est blanc)

Scène III - Une rue

(L’Attaché-Politique et l’Acolyte sortent de l’Édifice dans une rue : la rue sur laquelle l’Édifice est, je crois. L’Édifice de béton est immense vu de l’extérieur et il semble gratter le ciel d’un seul doigt)

L'ACOLYTE - Comme il me fait tout étrange de sortir de l’Édifice.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Le soleil, le vent, la lumière, l’air frais… tout cela m’aveugle et anéantie mes autres sens.

L'ACOLYTE - L’Édifice est si haut vu d’en bas, et les gens sont si grands vus d’ici.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Je sais. Moi aussi je déteste cet endroit.

L'ACOLYTE - Séparons-nous. J’irai du côté droit de la rue, puis toi du gauche. Nous nous rejoindrons tout au bout, là où les deux côtés convergent : à la Taverne russe.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Le Premier Ministre ne doit pas être tombé très loin. J’espère uniquement qu’il est toujours vivant : il chuta de plusieurs étages tout de même.

L'ACOLYTE - Ne t’inquiète pas. Ce Premier Ministre est comme l’Hydre de Lerne : coupez-lui la tête et il en repoussera deux.

(Ils se séparent. L’Attaché-Politique marchent quelques mètres puis aperçoit un énorme trou dans le toit d’un restaurant. Des débris et des détritus sortent par la porte et forment une traîné qui s’arrête peu avant le bout de la rue. Un clochard ramasse les débris en les scrutant à la loupe. Il en rejete certains, puis en conserve d’autres.)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Vieil homme ! Que s’est-il passé ici ?

CLOCHARD – (Il ramasse ses débris et tous ses gestes s’appliquent à son ouvrage. En revanche, il parle de directions qu’il n’indique pas) Ben y’a un homme qui est tombé de là, pis qui est sorti par là, pis qui est allé par là. Mais je pense qui s’est pas rendu plus loin que là.

ATTACHÉ-POLITIQUE - (Stupéfait de tous ces « là » sans indication de lieu de la part du Clochard) Là ? Mais vous ne m’avez rien pointé !

CLOCHARD – (Irrité) Aille, aille ti-gars là ! C’é quoi l’problème hein ? Je ne pouvais pas te montrer, parce que… ben parce que.

(Il laisse s’échapper quelques jurons)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Je m’excuse. Dites-moi uniquement par où il est parti.

CLOCHARD – Par là (il ne pointe rien)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Au bout de la rue ? à la Taverne russe ?

CLOCHARD – (Surpris) Oui ! T’es perspicace ! Tu vas aller loin dans vie. Maintenant, laisse-moi seul, j’ai du boulot.

ATTACHÉ-POLITIQUE – Merci à toi vieillard.

CLOCHARD – (D’une voix qui s’éloigne) Va t’faire foutre !

(L’Attaché-Politique se dirige vers le bout de la rue, vers la Taverne russe)

ATTACHÉ-POLITIQUE - La Taverne russe, cela ne s’annonce pas très bien (Il prend son cellulaire puis compose le numéro de l’Acolyte) Viens me rejoindre à la Taverne russe, je crois qu’il est là-bas. (Il raccroche, puis il dit, à lui-même) Comme tous les chemins mènent à Rome, l’Empereur ne peut être nulle part ailleurs qu’à la frontière de la Russie.

(Plus on s’approchait de la Taverne russe, plus on entendait cris, clameurs et rires)

Scène II - Conversation d'attachés-politiques

(L’Attaché-Politique et L'Acolyte sortent de la salle de conférence de presse. Des cris, explosions : la confusion. Des corps en morceaux et des morceaux de corps sont propulsés derrière les deux jeunes hommes)

L'ACOLYTE – Cette conférence de presse fut désastreuse. Et bon sang de bonsoir, qui a choisi la cravate du Premier Ministre ?

ATTACHÉ-POLITIQUE - J’en veux à ce rabat-joie de questionneur. Ce Hamlet de bas-ordre. Nous n’avons pas besoin de question ici ! La loi ne se questionne pas…

(Une vendeuse avec des dépliants arrive devant eux)

VENDEUSE – Liposuccion messieurs ?

LES DEUX – Non, merci.

(La vendeuse quitte)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Nouveau programme d’intégration gouvernementale ?

L'ACOLYTE - Tout frais d’hier.

ATTACHÉ-POLITIQUE - As-tu réussi à glisser un, deux, peut-être trois mots au Premier Ministre sur le dossier # 26.6IE.2A.476 ?

L'ACOLYTE - À propos de la protection des vers sur le gazon du Parlement ?

ATTACHÉ-POLITIQUE (bas) – Pas si fort ! Un journaliste pourrait t’entendre !

(Un rire étouffé derrière un mur. Un journaliste apparaît)

JOURNALISTE – J’ai tout entendu ! Vous êtes foutus ! Tous ! AHAHAHAHAHA (il s’enfuit en courrant).

L'ACOLYTE - Ne t’en fais pas pour lui.

(Le journaliste explose soudainement, mais sans détonation)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Que s’est-il passé ?

L'ACOLYTE - Nous avons établi une limite d’intensité : la proposition passa en chambre lundi dernier. Lorsqu’un citoyen atteint un niveau d’intensité trop élevé, il explose. Cela nous libèrera des journalistes ayant un scoop et des gars aux Civic montées qui dépassent nos limites de vitesse.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Ingénieux. J’aurais toutefois aimé le savoir lors des dernières élections, c’eût facilité ma vie si nous avions pu l’employer.

L'ACOLYTE - Nous avons tenté de permettre son emploie, mais le responsable du projet fut retrouvé mort dans la Cave de l’Édifice.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Les dossiers l’ont eu, que Dieu ait son âme (signe de croix). Noyé dans les papiers ou empalé sur une stalagmite ?

L'ACOLYTE - Noyé. Ces dossiers vivants sont une vraie peste.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Ils se sont animés uniquement pour se venger qu’on les ait fait oublier… Nous avions pourtant averti tous ceux qui entraient dans la pièce de se munir d’une flamme vive pour les éloigner.

L'ACOLYTE - (soupir) Je sais…. Je sais… C’était pour le bien, et quant au tien… ne crois-tu pas que tu devrais laisser les conférences de presse aux attachés de presse ? Les gaffes successives du Premier Ministre ne feront que t’épuiser entièrement pour enfin avoir raison de ta jeune âme.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Il faut absolument que je sois omniprésent, puis omniscient, pour pouvoir devenir le Dieu tout-Puissant. Je suis contraint à tirer toutes les ficelles du roi en selles, pour accroître mon pouvoir, ma sacro-sainte influence… mais… mais que fais-tu là ? Que cherches-tu là ?

L'ACOLYTE - J’étends mon regard pour apercevoir les Trois Maudites qui annonceront ta destinée…

ATTACHÉ-POLITIQUE - Laisse tomber Shakespeare, c’est de politique dont il est question ici. Dans le beau, comme dans le laid : le triomphe du Prince est l’unique chose qui nous plaît. Mais, j’y pense, depuis quand te soucies-tu de ce qui est bien ou mal pour quiconque ? Tu t’es contredis dans le même souffle, tout en ayant raison dès tes premières paroles : laisse leur chaudron aux Sorcières, elles s’occuperont bien de notre sort. De toutes façons, déjà, nous sommes damnés. Damnés à huiler la machine de la société. Et ceux qui prétendent nous créer, eux, sachent-ils que notre machine peut être soit leur manne, bénéfique; soit une potence, prête à les détruire.

L'ACOLYTE - Tu as raison. À quoi bon penser, lorsqu’on peut diriger ? À quoi bon penser, lorsqu’on est condamné ? À quoi bon penser, lorsqu’on…

ATTACHÉ-POLITIQUE - (Lève soudainement le doigt, tend l’oreille) Attends une seconde ! Laisse-moi écout… (il se précipite sur le sol, puis colle son oreille entre deux trombones) Merde ! Planquons-nous ! Ginette, l’éléphantesque secrétaire du ministère, se dirige droit sur nous !

L'ACOLYTE - Comment l’as-tu su ?

ATTACHÉ-POLITIQUE - Elle fait essentiellement le bruit d’une locomotive à vapeur ! Dépêchons ! Là-dessous !!

GINETTE – rarararararararrarararararRAarARARraraRRrararRRARrrararaarRARARARRARARARARARARARRARAARARRA TOUSSE TOUSSE CRACHE CRACHE

Aille les gars, j’vous é vu. Vous essayerié-tu d’vous cacher d’moé ?

L'ACOLYTE - (à l’Attaché-Politique) Et elle parle comme Marjo de surcroît…

ATTACHÉ-POLITIQUE - (à son Acolyte) C’est sa sœur, je crois… (à Ginette, se relevant) Chère, très chère Ginette, comment pourrions-nous fuir l’élégance incarnée ? Tu es Vénus, déesse de la beauté et de l’amour; tu es ma Muse, mon inspiration.C’est d’ailleurs toute ta grâce qui nous fît nous effondrer et non le goût de se dissimuler.

GINETTE – Arrâte, tu vas m’fare rougir AHR AHR AHR AHR (rire rauque. Elle s’allume une cigarette). Bon là, je doié te rappeller que t’avais un rapport à donner à ministre c’matin. Tsé, le rapport 252634.A78.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Comment ai-je pu l’oublier !? Je dois voir la Ministre, je dois m’excuser (à lui-même) si je ne veux pas tout perdre, même mon identité.

L'ACOLYTE - (à lui-même) Merci à l’oubli disait le vieux Nietzsche. Par ailleurs, j’ai bien hâte d’oublier cet être immonde, cette gigantesque secrétaire qui ne daigne s’enlever de mes sens.

GINETTE – Mais fais-toé z’en pas Attaché-Politique #657, j’ai tout arrangé avec la ministre pis…

(La vendeuse tourne le corridor et demande : )

VENDEUSE – Liposuccion ?

(Silence)

GINETTE – Non, merci.

(Long, très long silence. L’Attaché-Politique regarde longuement l’Acolyte.)

(Une porte s’ouvre au bout du corridor, coupant le silence. La vendeuse quitte, laissant toute la place au vacarme provenant du bureau. Une femme nue apparaît, une paire de lunettes sur le sein droit, un verre de vin àla main gauche.)

LA MINISTRE – Ginette ! Apporte-nous à boire immédiatement ! Je veux: de la vodka, du vin, de la bière, du cognac, de l’armagnac, du brandy, du rye puis du sherry ! Beaucoup ! BEAUCOUP D’ALCOOL ! (elle rit en s’entourant de ses bras et en faisant une pirouette sur elle-même. Elle manque trébucher, puis tiens le cadre de porte pour se restabiliser)

(Une voix masculine se fait entendre du fond de son bureau)

VOIX – Ginette ! Trouve-moi de la cocaïne pour m’aider à absorber ce lourd cocktail !

LA MINISTRE (S’approchant de Ginette en cachant son sein gauche uniquement et en regardant autour si personne ne la voit) – Trouve-lui de la cocaïne. Avec un peu de chance, je serai la prochaine reine du parti… la course à la chefferie approchant à grands pas. À ce sujet, avec-vous vu la cravate du Premier Ministre à la conférence de presse ? Le pauvre homme ! (Elle se retourne brusquement vers l’Attaché-Politique) J’ai su pour votre fille. Je vous promets de faire couper tous les bouleaux et de faire exécuter tous les fromagers de la province. En ce qui concerne le dossier, je vous laisse une semaine supplémentaire. Notre ministère perdra la face s’il n’étudie pas le plus rapidement possible le cas des merles siphilitiques de la province.

ATTACHÉ-POLITIQUE - Je comprends madame.

LA MINISTRE – Merci, Attaché-Politique #657. (Elle se retourne en courrant vers son bureau. Dans l’embrasure de la porte, elle crie) Ginette ! Vite ! À boire ! (La porte se referme tranquillement. Elle s’adresse à quelqu’un dans son bureau juste avant que la porte se referme. On entend) Alright Mr Demille, I’m ready for my good F(clac)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Ginette, nous nous sentons presque honteux de jouir de ta présence et de s’accaparer de toi sans même daigner te partager. Va vers la Ministre, elle a besoin de toi et elle est nettement plus digne de te recevoir que nous, pauvres pécheurs.

GINETTE – Arrête grand fou.! (elle rit puis quitte en faisant le même vacarme que lors de son arrivée)

ATTACHÉ-POLITIQUE - Ah ! Enfin ! Je croyais qu’elle n’allait jamais quitter. L’énorme astre désert s’est ôté de la lumière. L’éclipse est terminée, le jour renaît.

L'ACOLYTE - Depuis quand as-tu une fille ?

ATTACHÉ-POLITIQUE - Je n’ai pas de filles, faute d’ovaires… Cela doit être une manigance, mélangée avec un de ses souhaits, une de ses espérances (il se retourne vers sont acolyte, dégoûté et terrifié par cette perspective). Quittons vite, je crois que je vais gerber.

L'ACOLYTE - Nous devons vite trouver le Premier Ministre. Dieu seul sait où il a pu atterir et quel scandale il est déjà en train de produire

Scène I - Discours sur le discours

ANALYSTE POLITIQUE - Blanc caramel, vert crème ! La scène laisse place à la figure de l'homme dans toute sa grandeur, dans toute sa magnificence ! Caméras... action !
LE PREMIER MINISTRE (à lui-même) - Le drapeau flotte devant mes yeux; je ne vois que lui, tout m'échappe. Ma vision ne peut le transpercer, ni le rendre transparent. Un voile de tissu coloré, sur mes yeux, globuleux. On raconte parfois qu'un voile blanc se pose sur le regard des mourrants. Je me console, puisque le mien est coloré.
ANALYSTE POLITIQUE - Les journalistes se lèvent pour l'entrée du Premier Ministre. C'est la tradition, elle doit bien avoir une raison d'exister; au même titre que la trahison existe. Le voilà au lutrin. Remarquez comme sa cravate reflète mal la lumière: il est foutu.
LE PREMIER MINISTRE (à son attaché-politique) - Une fois de plus confronté à ce poison animé qu'est la foule. Je suis foutu, ils me jugent.
ATTACHÉ-POLITIQUE (au Premier Ministre) - Vous êtes la lumière et vous m'éblouissez de votre beauté. Ô Sir, votre bonté n'a d'égal que votre titanesque âme. Le monde n'a nul autre choix que de s'agenouiller et se recueillir devant vous, devant votre grâce.
LE PREMIER MINISTRE (à son attaché-politique) - Tu dis vrai, attaché-politique #657. Tiens pour toi, un penny.
ATTACHÉ-POLITIQUE (à lui-même) - Me voilà sauf jusqu'aux prochaines élections. Là-bas, le bourreau m'attend; je serai dès lors, sans le penny.
LE PREMIER MINISTRE (à l'assistance) - Merci à vous de vous être déplacés si nombreux pour venir écouter mes vues sur les récents évènements qui ont noirci mon image, donc mon identité. Les critiques ininterrompues de ces derniers jours m'ont ouvert les yeux ! Je vois maintenant la lumière du peuple qui guide mes pas. Deux et un quart siècle de démocratie et d'égalité nous contemplent des fosses de guillotinés. Nous voilà aussi libres maintenant que ces aristocrates libérés de leurs têtes en ce bon vieux temps ! Nous avons su entendre le doux Roussignol chanter. Il vînt près de vous se percher, sur votre branche, pour livrer dans votre bec noirci par le travail, le bon fromage de la démocratie. Je suis droit devant vous, ce soir, debout...
1er JOURNALISTE (au second) - Avez-vous vu sa cravate ?
2e JOURNALISTE (au premier) - Il est foutu.
LE PREMIER MINISTRE - ... à vous supplier de me livrer vos airs, si gracieux, si doux à mes oreilles, afin que je puisse enfin savoir votre volonté, ô peuple volatile ! Tout bon politicien doit écouter ses citoyens, puisqu'ils sont fondamentalement bons...
ATTACHÉ-POLITIQUE (à lui-même) - Mais cons...
LE PREMIER MINISTRE - ... Je suis un homme du peuple ! Je suis bon ! Et je ne suis en rien votre supérieur. Mes scandales foulent le même sol que vous. Louangez mon humilité !
Y (à lui-même) - Le Promeneur solitaire sort de sa tombe. Manifestement il fut son supérieur pour lui mettre ses mots dans la bouche. L'homme et son orgueil: sa propre machine, la politique. Ils la croient seule chose, ils la croient leur; mais elles est la création des dieux. L'homme la huile, uniquement; les têtes tombent, chaque fois qu'il le fait. La politique de l'homme, son propre déluge.
LE PREMIER MINISTRE - Peuple sacré ! J'ai péché ! Saches me pardonner du haut de ta quantité ! Peuple sacré ! Je t'ai corrompu dans un excès d'ivresse, que tu ne connais point, du haut de ta bonté ! Peuple sacré ! Saches me chérir ô immense bonté incarnée ! Peuple sacré ! Pourquoi m'as-tu abandonné ? Ci-gît moi, le Roi ! Je vous ai fait don de ma tête, et elle roule à vos pieds ! Et mes mains ! Voyez mes mains ! Elles sont blanches ! (il court partout dans la salle de conférence) REGARDEZ MES MAINS ! BLANCHES ! MES MAINS SONT BLANCHES ! LA NEIGE, MES MAINS, BLANCHES ! REGARDEZ ! VOYEZ ! MES MAINS SONT PROPRES ! MÈRE, JE PEUX ME NOURRIR ! MES MAINS SONT PROPRES !
ATTACHÉ-POLITIQUE (à son acolyte) - Vite, arrêtons-le ! Occupe-le pendant que je lui botte les fesses pour qu'il disparaisse. Ses élucubrations maudites lui ont fait perdre la raison ainsi que la favorable opinion de notre manne: l'électorat.
(L'acolyte fait une danse devant le Premier Ministre qui cesse soudainement de parler. L'attaché-politique lui donne un coup de pied et le Premier Ministre disparait à la vitesse de l'éclair de la salle de conférence)
ATTACHÉ POLITIQUE - Mesdames et messieurs !
(L'attaché politique tire une longue révérence, mais se relève la tête soudainement, distrait par le Premier Ministre qui hurle au loin)
LE PREMIER MINISTRE (au loin) - AIMEZ-MOI ! AIMEZ-MOI ! (Il s'interrompt brusquement lorsqu'on entend un fracas de vitre)
ATTACHÉ POLITIQUE - (Fais un petit rire nerveux après s'être retourné vers l'assistance) Ladies and gentlemen, the Prime Minister has left the building ! Je répondrai donc à toutes vos questions.... oui, monsieur?
1er JOURNALISTE - Avez-vous vu la cravate du Premier Ministre ?
(Clameurs dans la foule et moqueries au sujet de la cravate)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Oui. Les 250 vierges du mont Pu Luing la couvre de fleurs. Elle est un cadeau de l'ambassadeur de Chine.
(Les clameurs s'interrompent brutalement)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Autre question ? oui, monsieur ?
2e JOURNALISTE - OÙ SONT ALLÉS NOS ARGENTS?
ATTACHÉ-POLITIQUE - Dans nos poches ! Où voulez-vous qu'il soit votre argent ?
2e JOURNALISTE - AH AH ! JE VOUS Y PRENDS ! VOUS ÊTES DONC DES CORRUPTEURS !
ATTACHÉ-POLITIQUE - Bien entendu, puisque nous sommes tout aussi cupides que les corrompus. Suivant... oui ?
3e JOURNALISTE - Suite à nos recherches, nous avons découvert un problème non-réglé depuis quelques années déjà. Il s'agit de celui de dame Agathe Pernicieux du 5e rang de Saint-Euleuthère, à qui vous aviez promis aux dernieres élections de chasser les rats de son sous-sol.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Nous voudrions tout d'abord nous excuser auprès de madame et nous lui assurons que nous ferons tout notre possible pour règler cet immonde problème. Chaque citoyen est plus important que tout... mêmes nous. Monsieur, là-bas...
4e JOURNALISTE - Que mangez-vous présentement ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - Le micro.
(Feed back terrible, l'assistance entière se bouche les oreilles et crie de douleur)
Y - Excusez-moi ! Pourquoi quelque chose et non rien ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - Je... euh... voyez -vous... humm, euh... j'ai, je... dans le monde.. euh.. ! CETTE CONFÉRENCE EST TERMINÉE ! (aux policiers) Nettoyez-moi ça...
Les cris
La panique
Un oeil
Une main
Les bottes
Descendent
L'escalier
Autour,
Les corps
Les cadavres
Leur ombre
Des ombres.