(L’Attaché-Politique et l’Acolyte entrent dans la Taverne russe : un bar miteux aux murs de pierres. Un homme est assis au bar devant le barman moustachu qui essuie des verres. Les clameurs que l’on pouvait entendre de l’extérieur viennent d’un groupe assis tout au fond. Le Premier Ministre est assis parmi ces hommes qui parlent avec un fort accent russe.)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Le voilà.
L’ACOLYTE - Enfin, nous l’avons trouvé ! Mais que fait-il là?
(Tout le groupe lève son verre)
TOUS – (hurlants, euphoriques) NA ZDROVIA !
ATTACHÉ-POLITIQUE - (au loin, découragé) Je comprends. Je comprends maintenant pourquoi les personnages de Racine meurent à la fin de la pièce : la règle des trois unités obligeait le héros à vivre plus que ce que tout homme ne peut supporter en une seule journée.
L'ACOLYTE - Et notre journée est encore bien loin de sa fin…
ATTACHÉ-POLITIQUE - Observons-le un peu et intervenons au temps opportun. Asseyons-nous ici : cette table sera notre tour de guet.
(Approchons-nous du Premier Ministre au centre du groupe qui s’enivre. Il s’agit d’un groupe d’hommes russes puis d’une jeune fille. Le Premier Ministre est comblé de joie, sinon plus, devant cette culture conviviale. La vodka coule, les verres se vident, puis se remplissent de nouveau.)
PREMIER MINISTRE - Mes chers amis ! Comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontré avant ? Comment se fait-il que je n’aie jamais soupçonné votre existence ? Me voilà aujourd’hui, ici, parmi vous. Vous m'avez recueilli après que je sois atterri, du ciel, là. (il pointe le ciel)
SERGUEÏ - Vous êtes une création de Dieu !
NIKOLAÏ - Aubergiste ! Vodka !
(L’Aubergiste apporte de la vodka)
TOUS – NA ZDROVIA !
(Ils boivent)
PREMIER MINISTRE - Il y a quelques heures à peine, vous m’auriez montré la Russie sur la carte sans que je sache. Or maintenant, je sais ! La Russie, c’est vous !
NIKOLAÏ - Levons notre verre à cela !
TOUS – NA ZDROVIA !
(Ils boivent)
SERGUEÏ - (S’emportant soudainement) Mais la Russie pleure ! (Il frappe sa poitrine puissamment) Elle pleure ! Notre Sainte Russie pleure toutes les larmes de son corps meurtri ! ELLE PLEURE !!!!! (Il éclate en sanglots).
NIKOLAÏ - (Serrant affectueusement Sergueï dans ses bras) Allons, ne pleure pas, ne pleure pas… Il n’y a pas de raison de pleurer.
(Puis soudainement, Nikolaï se ressaisit. Il frappe la table de son poing massif, ce qui fait sursauter le Premier Ministre)
NIKOLAÏ - MAIS IL A RAISON MES AMIS ! NOUS SOMMES DANS LE BESOIN !
PREMIER MINISTRE - Je veux vous aider ! Je veux vous aider chers amis ! Comment le puis-je ?
ANDREÏ - (Faisant un geste vague) Il n’y a rien à faire, rien à faire. (Il boit un trait de vodka)
SERGUEÏ - (Essuyant ses larmes) Regardez ma fille, Tanietchka. Regardez-la ! (Il prend sous son bras droit la jeune fille du groupe qui était assise à ses côtés) Regardez ses doigts grugés par le froid; ses cheveux cassés sous son foulard troué; sa robe usée. Dis-lui quel est notre problème Tanietchka. Dis au monsieur.
TANIETCHKA - (Pathétique) Il ne reste plus de patates.
ANDREÏ - (Faisant un geste vague) Bien dit.
SERGUEÏ - Le voilà notre problème !
TANIETCHKA - (Regardant le Premier Ministre, toujours plus pathétique) Il ne reste plus de patates.
NIKOLAÏ – Nous mourrons de faim ! (Vers l’Aubergiste) À boire ! Plus de vodka, plus !
SERGUEÏ - La Russie pleure !
TANIETCHKA - (Encore plus pathétique) Il ne reste plus de patates… qu’allons nous devenir… (elle détourne la tête tranquillement) sans patate ?
ANDREÏ - (Frappant la table à deux mains) Nous allons mourir comme de vulgaires chiens ! (Il se met à chanter un vieux cantique russe mélancolique en se berçant sur sa chaise)
TANIETCHKA - (Fondant en larmes) Qu’allons-nous devenir sans patate ? Qu’allons-nous devenir ? (Elle pleure puis devient hystérique. Elle cherche du regard quelque chose qui n’existe pas) Qu’allons-nous devenir !? Nous sommes perdus sans patate !!
SERGUEÏ - (Giflant violemment Tanietchka) Ressaisis-toi Tanietchka ! Ressaisis-toi ! (Il la prend dans ses bras) Il ne faut pas pleurer, il ne faut pas pleurer… (Il la secoue, on apporte un verre à Tanietchka) Courage Tanietchka ! Courage compères ! Courage !
(Andreï chante de plus en plus fort. Tanietchka s’effondre sur la table et la frappe en criant. Sergueï crie « Courage !» continuellement à tue-tête. Nikolaï demande toujours plus de vodka à l’Aubergiste. Le Premier Ministre, ému, se lève soudainement, emporté.)
PREMIER MINISTRE - Camarades ! Trop de souffrances ! Camarades ! Trop de pleurs ! Séchez vos larmes ! Puisque pour vous, dès maintenant, je saisis les armes ! Je combattrai pour vous livrer ce que vous méritez !
(Tous le regardent, attentifs. Tous exceptés l’Attaché-Politique et l’Acolyte qui, au loin, se regardent l’un et l’autre, inquiets. L’Acolyte saisit alors son cellulaire sans rien composer : uniquement pour se préparer à toute éventualité.)
PREMIER MINISTRE - Il est temps que vous soyez vus de tous ! Il est temps que vous viviez la plus savoureuse des vies ! Vous devez cesser de souffrir et je m’engage à vous libérer de vos souffrances ! Votre bien-être sera mon affaire, même si les autres doivent en souffrir eux-mêmes ! (À lui-même) Mon propre peuple n'a pas su m’aimer, ou m’aduler… voir enfin tout ce que je lui ai donné. Je le renie, voici ma nouvelle patrie. (Il s’adresse de nouveau au groupe) Je te prends dans mes bras blancs, purs ! Je t’embrasse, ô Sainte Russie ! Sèche tes larmes ! Sèche tes larmes, ces larmes, jamais plus de larmes ! Car dorénavant, la manne te comblera ! Car maintenant, quelqu’un s’occupe de toi ! Je sens monter dans mes veines la vodka, le fluide de ce pays, comme milles fleuves qui y tiennent leur lit. Elle rugit dans mon corps. Elle remonte son cours ! Elle est à ma tête ! Je la sens ! C’est décidé ! Oh ! Quelle décision éclairée ! Oui ! Je créerai pour vous… LE MINISTÈRE DES AFFAIRES RUSSES !!!
(L’Attaché-Politique et l’Acolyte se regardent, terrifiés et consternés)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Les affaires russes ? Dans notre pays !?!
(L’Acolyte prend alors son cellulaire et presse une touche. Après une sonnerie, une tempête de distorsion laisse distinguer à peine une réponse de la part de l’interlocuteur.)
L'ACOLYTE - Ginette. Pourrais-tu augmenter le niveau d’intensité pour tous les gens de la Taverne russe s’il-vous-plaît ?
GINETTE – (Distorsions abondante, or on peut distinguer qu’elle ne refuse pas… uniquement par la tonalité de la voix)
(L’Acolyte raccroche le téléphone)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Sage décision. Il ne faudrait pas que tout ces gens explosent. En ce qui concerne le Premier Ministre, prépare-toi. Je le sens, comme le chat sens la tempête : il tombera bientôt pour la seconde fois.
L'ACOLYTE - On ne peut que regarder la scène ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - On ne peut que regarder la scène.
(Le Premier Ministre s’emporte)
PREMIER MINISTRE - Le Ministère des Affaires Russes sera créé ! Il sera mis sur pieds ! La manne ! La manne du ciel tombera sur vous ! Il pleut, il pleut, il pleut déjà sur toi Russie ! Tu pleures de joie Tanietchka ! Oui ! Tu pleures de joie ! Tu pleure de joie !!
(Tanietchka rie en tapant des mains
Nikolaï regarde le Premier Ministre
Andreï le regarde aussi
Sergueï le regarde aussi
Yeux de Tanietchka
Poing de Nikolaï
Bras d’Andreï
Main de Sergueï
Nikolaï se crispe
Sergueï se dresse
Puis Andreï crie :)
ANDREÏ - BUVONS ! À la Russie, notre mère, notre patrie !!!
TOUS – (Levant leur verre) À la Russie ! NA ZDROVIA !
(Ils boivent)
SERGUEÏ - À notre sauveur !
TOUS – (Levant leur verre) À notre Sauveur ! NA ZDROVIA !
(Ils boivent)
NIKOLAÏ - Aubergiste ! Que nos verres ne soient jamais vides !
Que leur fond ne cesse jamais d’être caressé,
Par ce liquide sacré triplement distillé.
Nous devons boire ! Boire ! Et Boire !!!
TOUS LES RUSSES – (Chantant pendant que le Premier Ministre et Tanietchka tapent la cadence du pied et des mains)
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
(silence)
NIKOLAÏ - À la gloire de notre Sauveur !
TOUS LES RUSSES –
De notre Sauveur ! De notre Sauveur !
Il est venu, il a vu,
Il a bu !
Il a bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Ils boivent)
NIKOLAÏ - Plus de vodka ! Plus !
TOUS LES RUSSES –
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
(silence)
ANDREÏ - À la gloire de la Russie !
TOUS LES RUSSES –
De la Russie ! De la Russie !
Elle est venue, elle a vu,
Elle a bu !
Elle a bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Ils boivent)
L’HOMME AU BAR – (Entre les dents, ivre) La Russie ne boit pas. C’est un pays. Les pays ne peuvent pas boire.
SERGUEÏ - (À l’homme, courroucé) Tais-toi, vieux cheval !
NIKOLAÏ - Remplissons ces verres ! Encore ! Chantons !
TOUS LES RUSSES –
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
TANIETCHKA - Il ne reste plus de patates.
(silence)
TOUS LES RUSSES –
Des patates ! Des patates !
Elles sont venues, elles ont vu,
Elles ont bu !
Elles ont bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Ils boivent)
L’HOMME AU BAR – (Pestant) Je n’ai jamais vu une patate boire de la vodka et encore moins voir quoique ce soit.
NIKOLAÏ - (À l’Homme au bar) Que le Diable t’emporte Mikaël Ivanovitch ! (Au groupe) Buvons ! Dansons ! Chantons !
(Tanietchka se lève puis danse avec Nikolaï)
TOUS LES RUSSES –
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
PREMIER MINISTRE - (Ivre) Prtskrgt humph…
L’HOMME AU BAR – (Persiflant) Ce n’est même pas un mot !
ANDREÏ – Vieux bouc ! (Il prend une bouteille puis la lance sur l’Homme au bar. La bouteille se fracasse sur sa tête et l’homme tombe de son siège)
TOUS LES RUSSES –
De Prtskrgt humph ! De Prtskrgt humph !
C’est venu, ça a vu,
Ça a bu !
Ça a bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Le Premier Ministre boit sa vodka, mais son élan se continue, puis il tombe à la renverse. Sur le sol, il voit le plafond. Puis tout devient blanc. Tout est blanc)