Le Virtuose
Premier Chapitre
- Il fut aussi bleu que vos yeux
- Vous grelottez
- Si, j’ai froid »
- Faites très chère. »
- J’ai pleuré, je dois l’avouer.
- Je suis flatté d’avoir su vous émouvoir.
- Comme vous êtes charmant. »
Tous ces petits êtres vils sortis de nos imaginaires se rassemblent ici et boivent de l'alcool en fumant des cigarettes. Voyez leurs méfaits, ces méfaits dont ils se vantent tant.
Premier Chapitre
- Il fut aussi bleu que vos yeux
- Vous grelottez
- Si, j’ai froid »
- Faites très chère. »
- J’ai pleuré, je dois l’avouer.
- Je suis flatté d’avoir su vous émouvoir.
- Comme vous êtes charmant. »
(L’Attaché-Politique et l’Acolyte entrent dans la Taverne russe : un bar miteux aux murs de pierres. Un homme est assis au bar devant le barman moustachu qui essuie des verres. Les clameurs que l’on pouvait entendre de l’extérieur viennent d’un groupe assis tout au fond. Le Premier Ministre est assis parmi ces hommes qui parlent avec un fort accent russe.)
NIKOLAÏ - Levons notre verre à cela !
Nikolaï regarde le Premier Ministre
Andreï le regarde aussi
Sergueï le regarde aussi
Yeux de Tanietchka
Poing de Nikolaï
Bras d’Andreï
Main de Sergueï
Nikolaï se crispe
Sergueï se dresse
Puis Andreï crie :)
Que leur fond ne cesse jamais d’être caressé,
Par ce liquide sacré triplement distillé.
Nous devons boire ! Boire ! Et Boire !!!
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
(silence)
NIKOLAÏ - À la gloire de notre Sauveur !
De notre Sauveur ! De notre Sauveur !
Il est venu, il a vu,
Il a bu !
Il a bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Ils boivent)
NIKOLAÏ - Plus de vodka ! Plus !
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
(silence)
ANDREÏ - À la gloire de la Russie !
De la Russie ! De la Russie !
Elle est venue, elle a vu,
Elle a bu !
Elle a bu !!
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
(silence)
TOUS LES RUSSES –
Des patates ! Des patates !
Elles sont venues, elles ont vu,
Elles ont bu !
Elles ont bu !!
NA ZDROVIA ! HAHAHAHAHAHA !
(Ils boivent)
Hoppa ! Volga ! Vodka !
À boire, à boire, à boire
Hoppa ! Volga ! Vodka !
Levons nos verres à la gloire…
De Prtskrgt humph ! De Prtskrgt humph !
C’est venu, ça a vu,
Ça a bu !
Ça a bu !!
(L’Attaché-Politique et l’Acolyte sortent de l’Édifice dans une rue : la rue sur laquelle l’Édifice est, je crois. L’Édifice de béton est immense vu de l’extérieur et il semble gratter le ciel d’un seul doigt)
L'ACOLYTE - Comme il me fait tout étrange de sortir de l’Édifice.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Le soleil, le vent, la lumière, l’air frais… tout cela m’aveugle et anéantie mes autres sens.
L'ACOLYTE - L’Édifice est si haut vu d’en bas, et les gens sont si grands vus d’ici.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Je sais. Moi aussi je déteste cet endroit.
L'ACOLYTE - Séparons-nous. J’irai du côté droit de la rue, puis toi du gauche. Nous nous rejoindrons tout au bout, là où les deux côtés convergent : à la Taverne russe.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Le Premier Ministre ne doit pas être tombé très loin. J’espère uniquement qu’il est toujours vivant : il chuta de plusieurs étages tout de même.
L'ACOLYTE - Ne t’inquiète pas. Ce Premier Ministre est comme l’Hydre de Lerne : coupez-lui la tête et il en repoussera deux.
(Ils se séparent. L’Attaché-Politique marchent quelques mètres puis aperçoit un énorme trou dans le toit d’un restaurant. Des débris et des détritus sortent par la porte et forment une traîné qui s’arrête peu avant le bout de la rue. Un clochard ramasse les débris en les scrutant à la loupe. Il en rejete certains, puis en conserve d’autres.)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Vieil homme ! Que s’est-il passé ici ?
CLOCHARD – (Il ramasse ses débris et tous ses gestes s’appliquent à son ouvrage. En revanche, il parle de directions qu’il n’indique pas) Ben y’a un homme qui est tombé de là, pis qui est sorti par là, pis qui est allé par là. Mais je pense qui s’est pas rendu plus loin que là.
ATTACHÉ-POLITIQUE - (Stupéfait de tous ces « là » sans indication de lieu de la part du Clochard) Là ? Mais vous ne m’avez rien pointé !
CLOCHARD – (Irrité) Aille, aille ti-gars là ! C’é quoi l’problème hein ? Je ne pouvais pas te montrer, parce que… ben parce que.
(Il laisse s’échapper quelques jurons)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Je m’excuse. Dites-moi uniquement par où il est parti.
CLOCHARD – Par là (il ne pointe rien)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Au bout de la rue ? à la Taverne russe ?
CLOCHARD – (Surpris) Oui ! T’es perspicace ! Tu vas aller loin dans vie. Maintenant, laisse-moi seul, j’ai du boulot.
ATTACHÉ-POLITIQUE – Merci à toi vieillard.
CLOCHARD – (D’une voix qui s’éloigne) Va t’faire foutre !
(L’Attaché-Politique se dirige vers le bout de la rue, vers la Taverne russe)
ATTACHÉ-POLITIQUE - La Taverne russe, cela ne s’annonce pas très bien (Il prend son cellulaire puis compose le numéro de l’Acolyte) Viens me rejoindre à la Taverne russe, je crois qu’il est là-bas. (Il raccroche, puis il dit, à lui-même) Comme tous les chemins mènent à Rome, l’Empereur ne peut être nulle part ailleurs qu’à la frontière de la Russie.
(Plus on s’approchait de la Taverne russe, plus on entendait cris, clameurs et rires)
(L’Attaché-Politique et L'Acolyte sortent de la salle de conférence de presse. Des cris, explosions : la confusion. Des corps en morceaux et des morceaux de corps sont propulsés derrière les deux jeunes hommes)
L'ACOLYTE – Cette conférence de presse fut désastreuse. Et bon sang de bonsoir, qui a choisi la cravate du Premier Ministre ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - J’en veux à ce rabat-joie de questionneur. Ce Hamlet de bas-ordre. Nous n’avons pas besoin de question ici ! La loi ne se questionne pas…
(Une vendeuse avec des dépliants arrive devant eux)
VENDEUSE – Liposuccion messieurs ?
LES DEUX – Non, merci.
(La vendeuse quitte)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Nouveau programme d’intégration gouvernementale ?
L'ACOLYTE - Tout frais d’hier.
ATTACHÉ-POLITIQUE - As-tu réussi à glisser un, deux, peut-être trois mots au Premier Ministre sur le dossier # 26.6IE.2A.476 ?
L'ACOLYTE - À propos de la protection des vers sur le gazon du Parlement ?
ATTACHÉ-POLITIQUE (bas) – Pas si fort ! Un journaliste pourrait t’entendre !
(Un rire étouffé derrière un mur. Un journaliste apparaît)
JOURNALISTE – J’ai tout entendu ! Vous êtes foutus ! Tous ! AHAHAHAHAHA (il s’enfuit en courrant).
L'ACOLYTE - Ne t’en fais pas pour lui.
(Le journaliste explose soudainement, mais sans détonation)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Que s’est-il passé ?
L'ACOLYTE - Nous avons établi une limite d’intensité : la proposition passa en chambre lundi dernier. Lorsqu’un citoyen atteint un niveau d’intensité trop élevé, il explose. Cela nous libèrera des journalistes ayant un scoop et des gars aux Civic montées qui dépassent nos limites de vitesse.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Ingénieux. J’aurais toutefois aimé le savoir lors des dernières élections, c’eût facilité ma vie si nous avions pu l’employer.
L'ACOLYTE - Nous avons tenté de permettre son emploie, mais le responsable du projet fut retrouvé mort dans la Cave de l’Édifice.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Les dossiers l’ont eu, que Dieu ait son âme (signe de croix). Noyé dans les papiers ou empalé sur une stalagmite ?
L'ACOLYTE - Noyé. Ces dossiers vivants sont une vraie peste.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Ils se sont animés uniquement pour se venger qu’on les ait fait oublier… Nous avions pourtant averti tous ceux qui entraient dans la pièce de se munir d’une flamme vive pour les éloigner.
L'ACOLYTE - (soupir) Je sais…. Je sais… C’était pour le bien, et quant au tien… ne crois-tu pas que tu devrais laisser les conférences de presse aux attachés de presse ? Les gaffes successives du Premier Ministre ne feront que t’épuiser entièrement pour enfin avoir raison de ta jeune âme.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Il faut absolument que je sois omniprésent, puis omniscient, pour pouvoir devenir le Dieu tout-Puissant. Je suis contraint à tirer toutes les ficelles du roi en selles, pour accroître mon pouvoir, ma sacro-sainte influence… mais… mais que fais-tu là ? Que cherches-tu là ?
L'ACOLYTE - J’étends mon regard pour apercevoir les Trois Maudites qui annonceront ta destinée…
ATTACHÉ-POLITIQUE - Laisse tomber Shakespeare, c’est de politique dont il est question ici. Dans le beau, comme dans le laid : le triomphe du Prince est l’unique chose qui nous plaît. Mais, j’y pense, depuis quand te soucies-tu de ce qui est bien ou mal pour quiconque ? Tu t’es contredis dans le même souffle, tout en ayant raison dès tes premières paroles : laisse leur chaudron aux Sorcières, elles s’occuperont bien de notre sort. De toutes façons, déjà, nous sommes damnés. Damnés à huiler la machine de la société. Et ceux qui prétendent nous créer, eux, sachent-ils que notre machine peut être soit leur manne, bénéfique; soit une potence, prête à les détruire.
L'ACOLYTE - Tu as raison. À quoi bon penser, lorsqu’on peut diriger ? À quoi bon penser, lorsqu’on est condamné ? À quoi bon penser, lorsqu’on…
ATTACHÉ-POLITIQUE - (Lève soudainement le doigt, tend l’oreille) Attends une seconde ! Laisse-moi écout… (il se précipite sur le sol, puis colle son oreille entre deux trombones) Merde ! Planquons-nous ! Ginette, l’éléphantesque secrétaire du ministère, se dirige droit sur nous !
L'ACOLYTE - Comment l’as-tu su ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - Elle fait essentiellement le bruit d’une locomotive à vapeur ! Dépêchons ! Là-dessous !!
GINETTE – rarararararararrarararararRAarARARraraRRrararRRARrrararaarRARARARRARARARARARARARRARAARARRA TOUSSE TOUSSE CRACHE CRACHE
Aille les gars, j’vous é vu. Vous essayerié-tu d’vous cacher d’moé ?
L'ACOLYTE - (à l’Attaché-Politique) Et elle parle comme Marjo de surcroît…
ATTACHÉ-POLITIQUE - (à son Acolyte) C’est sa sœur, je crois… (à Ginette, se relevant) Chère, très chère Ginette, comment pourrions-nous fuir l’élégance incarnée ? Tu es Vénus, déesse de la beauté et de l’amour; tu es ma Muse, mon inspiration.C’est d’ailleurs toute ta grâce qui nous fît nous effondrer et non le goût de se dissimuler.
GINETTE – Arrâte, tu vas m’fare rougir AHR AHR AHR AHR (rire rauque. Elle s’allume une cigarette). Bon là, je doié te rappeller que t’avais un rapport à donner à ministre c’matin. Tsé, le rapport 252634.A78.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Comment ai-je pu l’oublier !? Je dois voir la Ministre, je dois m’excuser (à lui-même) si je ne veux pas tout perdre, même mon identité.
L'ACOLYTE - (à lui-même) Merci à l’oubli disait le vieux Nietzsche. Par ailleurs, j’ai bien hâte d’oublier cet être immonde, cette gigantesque secrétaire qui ne daigne s’enlever de mes sens.
GINETTE – Mais fais-toé z’en pas Attaché-Politique #657, j’ai tout arrangé avec la ministre pis…
(La vendeuse tourne le corridor et demande : )
VENDEUSE – Liposuccion ?
(Silence)
GINETTE – Non, merci.
(Long, très long silence. L’Attaché-Politique regarde longuement l’Acolyte.)
(Une porte s’ouvre au bout du corridor, coupant le silence. La vendeuse quitte, laissant toute la place au vacarme provenant du bureau. Une femme nue apparaît, une paire de lunettes sur le sein droit, un verre de vin àla main gauche.)
LA MINISTRE – Ginette ! Apporte-nous à boire immédiatement ! Je veux: de la vodka, du vin, de la bière, du cognac, de l’armagnac, du brandy, du rye puis du sherry ! Beaucoup ! BEAUCOUP D’ALCOOL ! (elle rit en s’entourant de ses bras et en faisant une pirouette sur elle-même. Elle manque trébucher, puis tiens le cadre de porte pour se restabiliser)
(Une voix masculine se fait entendre du fond de son bureau)
VOIX – Ginette ! Trouve-moi de la cocaïne pour m’aider à absorber ce lourd cocktail !
LA MINISTRE (S’approchant de Ginette en cachant son sein gauche uniquement et en regardant autour si personne ne la voit) – Trouve-lui de la cocaïne. Avec un peu de chance, je serai la prochaine reine du parti… la course à la chefferie approchant à grands pas. À ce sujet, avec-vous vu la cravate du Premier Ministre à la conférence de presse ? Le pauvre homme ! (Elle se retourne brusquement vers l’Attaché-Politique) J’ai su pour votre fille. Je vous promets de faire couper tous les bouleaux et de faire exécuter tous les fromagers de la province. En ce qui concerne le dossier, je vous laisse une semaine supplémentaire. Notre ministère perdra la face s’il n’étudie pas le plus rapidement possible le cas des merles siphilitiques de la province.
ATTACHÉ-POLITIQUE - Je comprends madame.
LA MINISTRE – Merci, Attaché-Politique #657. (Elle se retourne en courrant vers son bureau. Dans l’embrasure de la porte, elle crie) Ginette ! Vite ! À boire ! (La porte se referme tranquillement. Elle s’adresse à quelqu’un dans son bureau juste avant que la porte se referme. On entend) Alright Mr Demille, I’m ready for my good F(clac)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Ginette, nous nous sentons presque honteux de jouir de ta présence et de s’accaparer de toi sans même daigner te partager. Va vers la Ministre, elle a besoin de toi et elle est nettement plus digne de te recevoir que nous, pauvres pécheurs.
GINETTE – Arrête grand fou.! (elle rit puis quitte en faisant le même vacarme que lors de son arrivée)
ATTACHÉ-POLITIQUE - Ah ! Enfin ! Je croyais qu’elle n’allait jamais quitter. L’énorme astre désert s’est ôté de la lumière. L’éclipse est terminée, le jour renaît.
L'ACOLYTE - Depuis quand as-tu une fille ?
ATTACHÉ-POLITIQUE - Je n’ai pas de filles, faute d’ovaires… Cela doit être une manigance, mélangée avec un de ses souhaits, une de ses espérances (il se retourne vers sont acolyte, dégoûté et terrifié par cette perspective). Quittons vite, je crois que je vais gerber.
L'ACOLYTE - Nous devons vite trouver le Premier Ministre. Dieu seul sait où il a pu atterir et quel scandale il est déjà en train de produire